LE POUVOIR NERD

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Ils étaient une minorité silencieuse, passionnée de SF, de films d’horreur et de jeux vidéo. Ils se sont transformés en une Al-Qaeda de la pop culture qui terrorise les multinationales du divertissement. Voici pourquoi ça pourrait commencer à devenir inquiétant.

Les nerds n’aiment pas qu’on les traite de nerds.Ils sont nerds, ils le savent, ils savent qu’on le sait, mais ils demandent à être traités comme des gens normaux qui ont une passion toute particulière pour les figurines Star Wars. Ou pour Star Wars tout court. Ou pour l’animation japonaise.

Ou pour les RPG. Ou pour les bandes-originales de films. Ou pour les superhéros en collants. Ou pour les figurines de superhéros en collants. Ou pour tout ça à la fois.
Le nerdisme n’est pas une maladie. Sur l’échelle de l’autisme, c’est tout en bas, bien avant que la consultation d’un médecin ne soit conseillée. Contrairement aux idées reçues, on en connaît plein qui ne vivent pas chez leurs mamans, qui ont des amis, des femmes, des enfants, pas de lunettes, des métiers, du fric et beaucoup, vraiment beaucoup, de DVD.

LA TROUILLE DES BLOGS
« La connotation du mot a changé, explique Marlon Wayans, acteur/ producteur nerd-friendly des Scary Movies. Désormais,“nerd” veut dire “cool”. » Ils étaient « obsédés », voire obsessionnels, ils sont à présent « passionnés », presque passionnants. Ils faisaient des fanzines pour amuser leurs copains de lycée,ils tiennent des blogs, des forums ou des sites Internet que les pontes de l’industrie ne prennent pas du tout, mais alors pas du tout, à la rigolade.
A la Fox, un bon observateur des mœurs hollywoodiennes l’explique tout simplement : « Les nerds ont la maîtrise du temps. Si on décide de ne pas montrer un film avant sa sortie pour préserver la surprise, on peut être sûr d’avoir quand même plusieurs critiques mises en ligne par des nerds une heure après la fin de la première séance payante. Et en plus, elles se propagent dans le monde entier. Comme on ne peut pas les faire taire, on est obligés de les écouter. »

« Ma seule ambition, c’est d’honorer les œuvres en respectant les désirs des fans. » (Peter Jackson)

BUZZ NEGATIF
C’est le grand paradoxe nerd. Originellement replié sur lui-même, convaincu d’être seul dans ses passions inavouables, l’homme de Nerdenthal des 90’s a fait du Net son domaine réservé, un endroit de liberté et d’anonymat où il pouvait épancher auprès de ses semblables la seule chose qui compte vraiment à ses yeux : son opinion. Le bordel, c’est que l’Opinion est exactement ce que visent les marketeurs en tous genres (pubards, vendeurs, politiques, etc.).
« Je ne prête aucune attention à ce que disent les fans de Star Wars », affirmait un jour George Lucas. Comme George Lucas est un sale menteur, on sait comment il faut comprendre ce bobard affligeant. Idem avec John Lasseter et Pixar, qui affirment « faire des films pour se faire plaisir », mais qui ont quand même repoussé Cars d’un an parce que le premier teaser s’était fait défoncer dans tous les forums de la plaNet.En réalité, dans les domaines classiques de la nerditude (animation, SF, horreur, comic-books, jeux vidéo, arts martiaux), plus personne ne peut se permettre de s’aliéner la base des fans, ce qu’on appelait autrefois la « niche ». Parce qu’il est quasi impossible de remonter la pente d’un premier buzz négatif.

« La connotation du mot a changé. Désormais, “nerd ” veut dire “cool”. » (Marlon Wayans)

LA «NERD CREDIBILITY»
C’est la raison pour laquelle le Comic-Con (convention nerd de San Diego, voir page 40) est désormais un passage obligé, où toute création un tant soit peu sous-culturelle doit aller montrer patte blanche pour se forger une « nerd credibility ». C’est aussi pour ça que l’industrie du jeu vidéo repose sur des armées de testeurs anonymes qui donnent leur avis sur le « game play » au fur et à mesure qu’un jeu est développé.
Quand on a demandé à l’actrice Bryce Dallas Howard si le rôle de Gwen Stacy,fiancée historique de Spider-Man, n’était pas trop lourd à porter dans l’épisode 3, on a bien senti qu’elle était soulagée de pouvoir répondre de « ne pas s’inquiéter ! Dès que je suis arrivée sur le plateau, j’ai été entourée d’un groupe d’experts géniaux qui ont su me guider sur ce que je pouvais et ne pouvais pas faire pour ne surtout pas trahir le personnage et l’attente des fans. »
Quand on croise Guillermo Del Toro (réalisateur de Hellboy et du Labyrinthe de Pan), il montre TOUJOURS son petit cahier noir rempli de notes et de croquis, histoire de prouver qu’il « n’a pas changé », à la manière d’un Frank Ribéry.

powerlistnerdPROPRIÉTÉ DES NERDS
Le parallèle avec le foot n’est pas fortuit. Grand théoricien du « fandom » (le royaume des fans), l’écrivain anglais Nick Hornby a toujours mis à égalité la ferveur des supporters (Carton jaune) et celle des fans de pop culture (Haute-Fidélité). Sur les supporters, il a eu cette phrase définitive : « Ce qui les définit, c’est la déception. »
Comme les supporters, les nerds ont des combats à mener et des revanches à prendre. Ils sont ceux qui aiment le plus, qui aiment vraiment, qui aiment depuis et pour toujours. Ils ont donné leur temps, leur pognon, une part de leur vie sociale et un peu de leur santé mentale aux objets de leurs passions. Ils s’en sentent les dépositaires, les propriétaires, alors que les auteurs, eux, sont de passage, locataires précaires qui feraient mieux de ne pas salir la moquette s’ils ne veulent pas être foutus à la porte.

FORCE MAJEURE
Le seigneur des WebRings Peter Jackson l’a bien compris, qui se définit comme « un fan comme les autres. Ma seule ambition, c’est d’honorer les œuvres d’origine en respectant les désirs des fans. Ce qui n’est pas difficile puisque j’en suis un moi-même. »
Un autre Lucas, Tim de son prénom, symbole parfait du nerd éclaireur et éclairé, fondateur, éditeur et rédacteur en chef de Video Watchdog,grand zine de sous-cinoche lancé en 1990, ne croit pas à la dérive d’une pop culture dominée par les nerds. D’abord vexé par le terme (qu’est-ce qu’on disait ?), il affirme que « les fans ne peuvent pas être tenus pour responsables de la médiocrité illettrée du cinéma contemporain. Il ne faut pas insulter la connaissance ou l’obsession pour le cinéma. Les vrais ennemis, c’est l’amnésie et l’inculture généralisées. » Hmm…
C’était sans doute vrai il y a dix ans, du temps où l’armée des nerds se comportait comme une sorte de comité de vigilance (d’où le nom de son journal, « le chien de garde de la vidéo »). Ça l’est beaucoup moins maintenant qu’ils sont une force majeure à laquelle l’industrie du spectacle ne cesse de chanter la sérénade.

GARDIENS SECTAIRES
L’exemple pitoyable des Serpents dans l’avion est là pour prouver que non seulement les studios font de plus en plus confiance aux cinéastes-nerds (Jackson, Tarantino, Del Toro, Gans, etc.) mais qu’ils sont désormais prêts à inclure les fans dans le processus de création des films, comme le font déjà les créateurs de jeux vidéo (penser à Second Life, plate-forme dont les joueurs deviennent les auteurs à mesure qu’ils lui inventent de nouveaux développements), voire les maisons de disques avec les faux groupes Myspace, version guitares des faux électeurs du RPR.
Aujourd’hui notabilisés, les nerds ont gagné. Et c’est paradoxalement la sous-culture qui y a perdu, transformée en royaume de l’hommage mou, du remake servile et de l’absence de point de vue alors qu’elle n’a de sens que transgressive, radicale et irrévérencieuse.
Aujourd’hui prise en compte à cause de sa capacité de nuisance (un mauvais papier sur le site Ain’titCoolnews, et c’est cuit), la communauté nerd a développé un réflexe de gardiens du temple sectaires, dans un domaine (la pop culture) où, si temple il y a, ce devrait être exclusivement pour pisser dessus. Et ça, pour reprendre la formule de Marlon Wayans, c’est peut-être nerd, mais c’est pas cool du tout.

LÉO HADDAD


Paru dans Technikart #106, octobre 2006

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