The Walk donne-t-il le vertige ?

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Quel point commun entre Bob Zemeckis et d’autres dinosaures tels que Lucas, Friedkin et même, tant qu’on y est, Michael Bay ?

Il y a une chose qui mettrait d’accord à coup sûr un quatuor aussi improbable, si on le rassemblait autour d’une table pour causer boutique : c’est l’exaspération face aux normes actuelles du grand spectacle hollywoodien, dont ils furent tous, chacun à leur façon, les représentants à un point donné de leur carrière.

En interview, ces gars-là sont les premiers à faire entendre leur ras-le-bol de l’hégémonie super-héroïque et des barnums uniformisés (c’est parfois cocasse, surtout quand la grogne sort de la bouche de Michael Bay). Zemeckis serait toutefois le seul à pouvoir fanfaronner devant le reste de la tablée : parmi ses collègues, il est l’un des rares dont la filmo récente défie aussi frontalement les règles du blockbuster contemporain et le diktat des vengeurs en Lycra.

Qu’est-ce qui fait de The Walk, au juste, un pied-de-nez sublime à la pyrotechnie labellisée Marvel, DC ou « young adult » ? Un postulat presque suicidaire, qui a beaucoup à voir avec celui de Flight. On pourrait même voir les deux derniers Zemeckis comme des films jumeaux, dans leur manière d’affronter leur époque à rebrousse-poil. Dans l’un et l’autre, il est question d’un lonesome cowboy, littéralement seul ou bien enfermé en lui-même. Jusqu’ici rien de vraiment neuf, c’est l’archétype du héros individualiste à l’honneur chez Zem’ depuis La Grosse magouille: le parcours est toujours celui d’un homme plus ou moins aimable, accomplissant l’impossible alors que le réel va contre lui et que même le public, à la rigueur, hésite un peu à suivre ses traces. Ici, le loner en question existe vraiment, c’est le funambule Philippe Petit, qui a bel et bien tendu un fil entre les tours jumelles un matin de 1974, bravant le vide sous les yeux ébahis des traders en pleine pause café (le fameux docu Man on Wire est là pour l’attester). Là où The Walk rejoint la singularité de Flight, c’est dans sa vision kamikaze du spectacle, à rebours de toutes les lois tacites du blockbuster 2015. Comme son prédécesseur, The Walk s’avance avec un seul morceau de bravoure sous le coude : la traversée, éphémère et unique, dégainée en guise de climax implacable, comme on irait au front avec un seul coup dans le barillet (Flight prenait même un plus grand risque, en grillant sa scène de crash aérien dès son ouverture). Sur le papier, qui voulait voir un mélo dédié à un pilote de ligne alcoolo ? Et à l’heure où le moindre cador en collants-cape plane au-dessus des gratte-ciels comme il respire, qui veut voir l’histoire déjà gravée dans le marbre d’un voltigeur en ballerines, joué en franglais dans le texte par Joseph Gordon-Levitt ? Pas grand monde, et c’est bien ce qui fait courir Bob Zemeckis.

 

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YAL SADAT

Actuellement en salles


 

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Paru dans Technikart #195




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